03 avril 2009
[Le Figaro.fr] Napoléon vaincu par les éléments
Dans «Les Aigles en hiver Russie 1812», un récit détaillé de la campagne de Russie, Jean-Claude Damamme montre que c'est l'hiver et l'immensité du pays qui eurent raison de la Grande Armée.
Le 17 novembre 1812, Denys Davydov, poète russe et aide de camp du général Bagration qui vient d'être tué à la bataille de la Moskova, décrit l'échec d'une attaque de cosaques contre les troupes de Napoléon : « La vieille garde, au milieu de laquelle se trouvait Napoléon lui-même, approcha. Nous enfourchâmes nos montures et nous plaçâmes près de la grand-route. Apercevant nos bandes bruyantes, l'ennemi arma ses fusils et continua fièrement sa marche, sans presser le pas (…). Je n'oublierai jamais la démarche libre, aisée et l'allure menaçante de ces guerriers éprouvés par tous les aspects de la mort, poursuit le poète soldat. Avec leurs hauts bonnets à poil, leurs uniformes bleus aux sangles blanches, leurs plumets et leurs épaulettes rouges, ils ressemblaient à des pavots dressés dans un champ de neige…»
Quelques jours plus tard, néanmoins, ce sera la Berezina, qui signa le début de la fin de l'hégémonie napoléonienne, épisode qui a parfois occulté le caractère héroïque de la résistance des Français pris dans un étau de glace et de neige. « Si nous étions malheureux, mourants de faim et de froid, il nous restait encore quelque chose qui nous soutenait : l'honneur et le courage, » écrira le sergent Bourgogne, dans ses célèbres Mémoires (Arléa).
D'où l'intérêt de la somme de Jean-Claude Damamme, qui relate tous les aspects de l'expédition russe, depuis sa dimension diplomatique jusqu'aux détails de l'intendance : les habits des soldats de Napoléon ou le poids exact de leurs charges, une trentaine de kilos en tout, qu'ils durent transporter à pied jusqu'à Moscou. Sur les 450 000 hommes qui franchirent le Niémen le 24 juin 1812, quelques milliers seulement revinrent après avoir connu les affres de l'enfer russe, dans ce pays où Koutouzov refusait le combat, de peur d'être défait par un Napoléon dont le génie était intact.
La leçon de ce livre passionné, où l'auteur fait preuve d'un lyrisme bonapartiste parfois pesant, est que la Grande Armée n'a pas été vaincue par les Russes mais par la Russie : son climat impossible et son immensité. « Detoutes mes batailles, dira Napoléon à Sainte-Hélène, la plus terrible a été celle que j'ai donnée devant Moscou, les Français s'y sont montrés dignes de remporter la victoire et les Russes dignes de rester invincibles.»
Les Aigles en hiver Russie 1812 Jean-Claude Damamme, Plon, 828 p., 25,90 €.
A noter que le général Bonaparte avait déjà mal évalué le facteur météo lors de la campagne d'Egypte. Les tenus en laine des soldats se révélèrent un obstacle à cause de la chaleur lors des longues marches dans le désert égyptiens.
28 novembre 2008
Sortie du Tome 5 de la correspondance de Napoléon
L'aventure de la publication de la correspondance générale de Napoléon continue. Voici que paraît le volume 5, consacré à l'année 1805. 1 764 lettres, présentées et annotées, retracent l'année de Boulogne, Trafalgar et Austerlitz. Elles sont complétées et éclairées par 6 études, 9 cartes, une chronologie et 3 index faisant de cet ouvrage un véritable outil de travail. Ce volume a été conjointement dirigé par Michel Kerautret et Gabriel Madec. Il est préfacé par Martine de Boisdeffre, directrice des Archives de France.
En complément
A découvrir, une lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais (7 juin 1805), présentée par l'historien Michel kérautret.
Pour en savoir plus sur l'édition de la correspondance de Napoléon Ier par la Fondation Napoléon, et participer au projet, cliquez ici.
Pour commander cet ouvrage, cliquez ici ou ici.
La Fondation Napoléon est soutenue dans cette aventure historique par les Archives de France, la Fondation La Poste et plus d'une centaine de collaborateurs bénévoles faisant de cette entreprise une oeuvre hors du commun.
Pour ce 5ème tome de la Correspondance, les Editions Fayard ont reçu une subvention du Centre national du Livre (CNL).
Détail
6 études :
- La politique italienne de Napoléon en 1805, par Alain Pillepich
- Essai de typologie des documents d'archives produits par le Cabinet de Napoléon et sa Secrétairerie d'Etat, par Jean-Baptiste Auzel
- Claude-François de Méneval, secrétaire de Napoléon, par Marc Allégret
- Le camp de Boulogne, par Fernand Beaucour
- La Grande Armée de 1805, par Gabriel Madec
- Stratégie maritime de Napoléon en 1805, par l'amiral Rémi Monaque
9 cartes :
- L'Italie en 1805
- Marche sur le Rhin, 1805
- Du Rhin au Danube (octobre 1805)
- Du Danube à Austerlitz (novembre 1805)
- Bataille d'Austerlitz - Nuit du 1er au 2 décembre 1805
- Bataille d'Austerlitz - 2 décembre 1805 - situation à 9 heures
- Bataille d'Austerlitz - 2 décembre 1805 - situation à 13 heures
- Bataille d'Austerlitz - 2 décembre 1805 - situation à 15 heures
- Campagne maritime, 1805
En complément
A découvrir, une lettre de Napoléon à Eugène de Beauharnais (7 juin 1805), présentée par l'historien Michel kérautret.
Pour en savoir plus sur l'édition de la correspondance de Napoléon Ier par la Fondation Napoléon, et participer au projet, cliquez ici.
Pour commander cet ouvrage, cliquez ici ou ici.
Source: Newsletter Fondation Napoléon
15 octobre 2008
Critique sur Télérama du livre "Cent jours, la tentation de l'impossible, mars-juillet 1815"
Je vous invite à lire la critique très complète de l'ouvrage "Cent jours, la tentation de l'impossible, mars-juillet 1815" d'Emmanuel de Waresquiel réalisée par Gilles Heuré de Télérama.
Le lien: http://www.telerama.fr/livres/cent-jours-la-tentation-de-l-impossible-mars-juillet-1815,34622.php
01 octobre 2008
Napoléon et les manuels d'histoire de Renée Casin
Comment mesurer la notoriété d'un personnage historique? J'imagine que la place attribuée à une période ou acteur dans les manuels scolaires est un indicateur assez fiable. C'est pour ça qu'aujourd'hui, je vous invite à découvrir la réédition de l'ouvrage de Renée Casin Napoléon et les manuels d'histoire.
Présentation de l'éditeur:
Réédition d'un livre paru en 1956 sous le pseudonyme de Renée Deburat et qui fut récompensé par le prix Thérouanne de l'Académie française. L'ouvrage est de ceux qui ont contribué à la "restauration du prestige français", selon le professeur Pierre Bornecque, de l'Alliance française.
Née en 1918 au bruit terrifiant de la "Gross Bertha" bombardant Paris, Renée Casin a su mener de pair une brillante carrière d'enseignante et une rayonnante activité d'écrivain et de poétesse, comme en témoigne la richesse de son palmarès éditorial.
Lauréate de l'Académie Française pour la première édition de Napoléon et les manuels d'histoire, elle a également reçu la médaille d'or des "Arts et Lettres de France" pour Le Buisson de Feu.
Débordante d'une insolente vitalité que soutient une ardente foi catholique, cette grande dame continue de tracer inlassablement son sillon littéraire. Elle occupe une place éminente au sein de la Société Napoléonienne Internationale et de l'Institut Napoléonien Mexique France, dont elle est également lauréate.
Napoléon et les manuels d'histoire a reçu le Prix Thérouanne en 1957.
26 septembre 2008
Napoléon et les Femmes de Lilly Marcou
Afin de vous tenir au courant des dernières parutions sur l'Empire, je débute une nouvelle rubrique sur les ouvrages débarquant en librairie. Malheureusement, n'ayant pas le temps de tout lire je compte sur vous pour m'apporter des idées d'ouvrage et des critiques "constructives".
Pour ouvrir cette nouvelle vague de posts, place aux femmes avec l'ouvrage de Lilly Marcou Napoléon et les Femmes paru en août 2008. Pour être tout à fait honnête, ce sujet m'agace grandement mais il semble attirer toutes les attentions!
Présentation de l'éditeur:
Marié deux fois, séducteur aux nombreuses maîtresses, très entouré par ses sœurs et sa mère, Napoléon a toujours été proche des femmes. Mais, au-delà de sa réputation d’homme autoritaire, son fameux Code civil a contribué à donner de lui une image relativement misogyne. Lilly Marcou, historienne et auteur de nombreux ouvrages, se propose de remettre les événements en perspective : elle replace la création du Code dans son contexte historique et reconnaît en Napoléon un homme sinon manipulé du moins trahi par les femmes.
Un livre de textes avec trois cahiers iconographiques de 8 pages chacun (un pour les femmes de Napoléon, un pour ses maîtresses et un pour ses sœurs et sa mère).
Présentation de l'auteur:
Lilly Marcou, docteur ès lettres, a passé toute sa vie professionnelle
à Sciences Po-CERI. Elle a dirigé de 1975 à 1981 un groupe de recherche
sur le mouvement communiste international et, de 1982 à 1988, elle a
enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris. À partir de 1993,
elle a fait des recherches sur les archives soviétiques de l’époque
stalinienne à Moscou. Elle est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment
: « Les Défis de Gorbatchev » (Plon, 1988), « Staline, vie privée »
(Calmann-Lévy, 1996) et « Napoléon face aux juifs »(Pygmalion, 2006).
A vos commentaires... GO!
20 septembre 2008
[Paris Match.fr] Villepin pour le meilleur et pour l'Empire
En son temps, Alain Juppé, parfois fatigué de la politique, avait parlé de la « tentation de Venise », ce rêve de tout quitter, de prendre sa plume et d’aller écrire entre deux cappuccinos au café Florian. Il y songe encore. Dominique de Villepin, à l’allure de hussard, a eu l’énergie de le faire. Plutôt que de tourner en rond dans la petite cour de promenade qu’est la vie étriquée des anciens chefs de gouvernement restés dans le sérail, il a choisi d’aller déployer ses ailes dans la littérature. Tant qu’à reculer, autant le faire en s’élevant. Parfois il s’égare dans la poésie, où il nous renvoie vite à notre cambouis intellectuel. Ses recueils sont un vrai carnaval de termes emphatiques que le lecteur déchiffre comme une boîte noire. Mais, à d’autres heures, il rédige des essais historiques et là, trêve de sarcasmes, il se promène dans la jungle des annales comme Stanley à travers le Congo. A défaut d’avoir la gloire et les splendeurs du pouvoir pour servantes, Villepin les prend pour compagnes et pour sujets d’études. Et, là où, poète, il se soûlait de mots, devenu historien, il se révèle sobre comme un dictionnaire et ardent comme un best-seller. Sujet du livre : Napoléon.
Au début, nous sommes en 1808. L’Ogre n’a pas 40 ans et il règne sur l’Europe, qu’il triture à sa guise. A Tilsit, avec le tsar Alexandre Ier, ils se sont partagés le continent, tels Dioclétien et Maximien scindant l’Empire romain en deux. Au Russe, la Finlande, la Pologne et les terres du sultan ottoman. Au Corse, qui se veut Charlemagne, empereur des rois, l’Occident. Pourquoi pas ? Personne ne semble en mesure de l’empêcher d’ajouter sans cesse des pages à son roman personnel. L’Angleterre proteste, mais les autres couronnes tremblent. Si Napoléon veut détrôner Alexandre, Hannibal et César, nul n’a le pouvoir de l’en empêcher.
Nul, sinon lui-même. Et le livre montre à merveille comment le Petit Caporal va se noyer dans ses conquêtes et sa mégalomanie. Le rêve est sublime : il veut pour toute l’Europe un code civil, une monnaie, des poids et mesures ainsi qu’une capitale, Paris. Malheureusement, les résultats ne sont pas aussi prompts que la pensée est rapide. Démesurément étendu, l’empire échappe à la main de fer des Tuileries. L’intendance ne suit pas, et le masque est tombé : l’armée révolutionnaire et libératrice n’est plus. Les troupes françaises mènent des guerres d’agression, suivies de l’occupation, des taxes et de la conscription. Soudain, on est haï. La France n’a plus le monopole du patriotisme mobilisateur. L’occupation de l’Espagne, notre fidèle alliée de Trafalgar, tourne au désastre. L’annexion de Rome indigne. L’invasion de la Russie, enfin, sonne le glas.
Napoléon se prenait pour un torrent que rien n’arrête mais avait oublié que les steppes russes sont une éponge que rien ne gorge. Villepin le montre sur cinq ans en train d’escalader en majesté mais seul les derniers degrés de son arc de triomphe, puis de les dévaler à une vitesse vertigineuse. Analysée par un ancien Premier ministre qui donne l’impression d’avoir saboté lui-même son destin, cette chute semble soudain claire comme de l’eau de roche (Tarpéienne). Lui aussi a conçu des rêves et, au moment de l’invasion de l’Irak, parlant avec émotion et profondeur des vieilles nations de la vieille Europe, il a même replacé un instant la France dans le cours de l’histoire, dont juin 40 nous avait expulsés. Mais il est lucide et il montre bien comment le vieux refrain de « la vocation universelle de la France » fut gangrené, dès 1810, par sa manie de poser des termes humanistes sur des comportements inhumains et vulgairement impérialistes. Un travers qu’il reproduit d’ailleurs quand il porte des jugements faussement émus et vraiment calculateurs sur le rôle de la presse française en Afghanistan.
Chronique de Gilles Martin-Chauffier
05 septembre 2008
"Sept ans de solitude" du Journal du Dimanche
Je tenais à mettre en ligne sur ce blog le très bon article du Journal du Dimanche sur la Chute ou l'empire de la solitude de Dominique de Villepin.
Bonne lecture.
- Source:http://www.lejdd.fr/cmc/culture/200836/sept-ans-de-solitude_145809.html
- Auteur: Jean-Maurice DE MONTREMY
Les Cent-Jours (mars-juin 1815) parurent en 2001, Le Soleil noir de la puissance (1796-1807) sortit en 2007. Voici maintenant le chaînon manquant: La Chute, où Dominique de Villepin montre le héros en train de se perdre dans sa démesure solitaire, aussi grise que l'hiver sur la route de Smolensk. Nous sommes loin de la dangereuse ivresse du triomphe quand le général-empereur tient l'Europe sous sa botte ; loin du panache de sa sortie de scène en 1815, après trois mois d'équipée de Golfe-Juan jusqu'à Waterloo.
L'action s'ouvre en 1807 sur la "sale guerre" d'Espagne et se clôt six mois après l'énorme bataille de Leipzig (octobre 1813) -500 000 hommes- perdue par Napoléon au terme d'une retraite de Russie devenue retraite d'Allemagne. Le brillant baroud de la campagne de France (janvier-mars 1814) ne retournera pas la situation. Viennent les adieux de Fontainebleau, le départ pour l'île d'Elbe et, déjà, chez un Napoléon haï, précocement usé, fatigué, l'incroyable sursaut: il exploite instantanément sa défaite pour se construire une légende et "retourner" l'image des sept années calamiteuses qui s'achèvent.
Au fil de sa conclusion, Dominique de Villepin donne la clé de ces trois points de vue: "Le caractère illusoire de la puissance est, avec la solitude du pouvoir et les méfaits de l'esprit de cour, un autre fil d'Ariane du triptyque qui s'achève. Chacun a été revu à un moment particulier de mon existence dont le hasard a voulu qu'il ne soit pas sans résonance avec le sujet. Les Cent-Jours ou l'Esprit de sacrifice ont été achevés sous la troisième cohabitation, à l'aube d'une reconquête du pouvoir, lourde d'épreuves futures. Le Soleil noir de la puissance a été largement rebâti à l'aune de ma charge de ministre des Affaires étrangères, observatoire privilégié pour comprendre l'impasse de la politique étrangère américaine, sur plusieurs points fille de l'illusion napoléonienne. Enfin, l'histoire de la chute de Napoléon s'est bien évidemment approfondie en miroir des derniers mois passés à Matignon et de l'année qui a suivi. La solitude a été ma compagne quotidienne face aux jeux des conservatismes, des intérêts et des partis."
Le plus original des trois livres
Inutile toutefois de chercher des allusions au présent ou des coups de griffe dans ce grand récit méditatif. C'est cette couleur née de l'expérience qui compte, enrichie d'une maîtrise dans la synthèse, indéniablement affinée par l'exercice du pouvoir. Au petit jeu d'une lecture politicienne de ce livre, Napoléon semble répondre lorsqu'il lance au tsar Alexandre Ier: "Une nuée de Pygmées ne veut pas voir que les événements actuels du monde sont tels qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les gazettes."
L'écriture s'est faite sobre, incisive, sachant néanmoins se déployer dans les grandes occasions: les tableaux géopolitiques de l'Europe, l'analyse des batailles, les intrigues de Talleyrand et Fouché, le divorce d'avec Joséphine, le portrait intellectuel de l'Empereur devenu paradoxalement le meilleur praticien de la contre-révolution. Voire, à propos du blocus, cette approche stimulante des liens entre l'économie et la politique, domaine où Napoléon favorisera, malgré lui, l'excellence anglaise.
Particulièrement dense: l'évocation de la guerre d'Espagne. C'est le début de la fin: une honte destructrice ronge désormais l'idéal français. Napoléon, l'homme pressé, voit naître, de surcroît, une nouvelle forme de guerre, une nouvelle tactique anglaise, sans en tirer les conséquences. Ces grands moments -y compris bien sûr ce qui concerne la Russie- font de ce livre le plus original des trois. Rendre passionnantes des années ingrates est moins aisé que de chanter l'épopée. La leçon politique en est d'autant plus forte.
La Chute ou l'Empire de la solitude: 1807-1814, de Dominique de Villepin, Perrin, 530 pages, 24,80 euros.
26 août 2008
Napoléon et les femmes par Max Gallo (soure Le Figaro Magazine)
"Napoléon et les femmes", voici un sujet qui passionne les foules depuis quelques semaines. Loin de moi l'idée de critiquer l'emission people de M. Bern sur ce sujet mais je vous invite à lire le dossier préparé par Max Gallo pour le Figaro Magazine pour vous faire une opinion sur ce sujet.
Napoléon et les femmes
Joséphine de Beauharnais a été la grande passion de Napoléon, sa maîtresse, sa femme et son impératrice. Mais en 1809, lorsqu'il s'avère qu'elle ne lui donnera pas d'héritier, l'Empereur se résout au divorce. En 1814, lors de la chute de l'Empire, Marie-Louise de Habsbourg, épousée à la hussarde, regagnera l'Autriche en emmenant son fils, le roi de Rome. Napoléon mourra plein de désillusions sur l'amour.
Personne, ni roi ni femme, ne lui résiste longtemps. Mais pour qui, pour quoi cette puissance, cette domination, cette construction impériale égale à celle des empereurs romains, de Charlemagne, s'il ne peut la léguer à un fils ?Que vaut la possession si on ne peut la transmettre ? Cette pensée l'obsède. « Je cherche un ventre », répète-t-il, car celui de l'impératrice n'est plus fécond. Il regarde Joséphine. Elle a 46 ans. Elle est son épouse depuis 1796 et il a posé sur sa tête, le 2 décembre 1804, à Notre-Dame, sous les yeux du pape, la couronne impériale. Il aime les deux enfants de Joséphine, Eugène et Hortense de Beauharnais. Il les a royalement dotés. Mais le sang des Buonaparte ne coule pas dans leurs veines. Et il veut fonder une dynastie, inscrire ainsi son oeuvre dans la longue lignée française, de Clovis à Louis XVI. Il a cru d'abord être stérile, puisque Joséphine avait été mère. Mais maintenant, il sait qu'il n'en est rien. Un fils, Léon, lui est né en 1806, d'une brève liaison. Cependant, un doute subsistait. La mère, Eléonore Denuelle de La Plaigne, est volage. Mais il a toute confiance en Marie Waleska, cette noble polonaise qu'il a « forcée » à Varsovie. Il est sûr de l'amour qu'elle lui porte. Or, elle vient de lui annoncer, le 26 octobre 1809, qu'elle attend un enfant de lui. Ce sera un fils, Alexandre.
Napoléon exulte. Il peut, à 40 ans, être père, contrairement à ses craintes et à ce que perfidement a voulu lui faire croire Joséphine. Car elle sait qu'il veut « épouser un ventre royal », et cela signifie divorce, annulation de son mariage par l'Eglise, afin que la nouvelle union puisse être sacrée. Déjà, Fouché l'a avertie des intentions de Napoléon et lui a suggéré d'accepter ce divorce que dictent les impératifs politiques. Seule la continuité dynastique peut stabiliser l'Empire, qui restera fragile tant qu'à sa tête il n'y aura qu'un empereur sans successeur légitime. L'intérêt de tous, et celui de Joséphine, est qu'un fils devienne Napoléon II.
On ne peut attendre. Napoléon sait qu'il est un homme menacé. Il affronte la mort sur les champs de bataille et on tente de l'assassiner. Le 12 octobre 1809, à Schönbrunn, un jeune Allemand de 17 ans, Friedrich Staps, fils d'un ministre luthérien d'Erfurt, a voulu s'approcher de Napoléon. Il était porteur d'un poignard. « Je l'ai fait venir, écrit Napoléon à Fouché, et ce petit misérable, qui m'a paru assez instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour délivrer l'Autriche de la présence des Français. Je n'ai démêlé en lui ni fanatisme religieux, ni fanatisme politique. La fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage... » Friedrich Staps sera fusillé. Mais sa tentative, ce qu'elle révèle de haine, et donc de danger, confortent Napoléon dans sa volonté de se donner vite un successeur. « Je veux épouser un ventre royal. » Il ne s'adresse pas ainsi à Joséphine lorsqu'il lui annonce en décembre 1809 son intention de divorcer. Elle sanglote, feint de s'évanouir.
« Vous autres jolies femmes, lui dit-il, vous ne connaissez pas de barrières. Ce que vous voulez doit être ! Mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes. Mon maître n'a pas d'entrailles et ce maître, c'est la nature des choses. » Il est ému, attaché à cette femme. Veuve du général de Beauharnais - décapité -, maîtresse de Barras et de tant d'autres. Il l'a épousée, aimée passionnément. Experte, elle lui a fait découvrir l'ivresse des sens.
« Je me réveille plein de toi, lui a-t-il écrit. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. En attendant, mio dolce amore, un millier de baisers, mais ne m'en donne pas, ils me brûlent le sang... » Et durant quelques mois, chaque ligne, chaque lettre confirment la force de ce qui le lie à elle. « Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer, je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras, je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie... Adieu femme, tourment, bonheur, espérance, âme de ma vie que j'aime, que je crains. Je te serre dans mes bras, un baiser plus bas, plus bas que le sein, un baiser au coeur et puis un autre plus bas, bien plus bas... » Puis vient le temps de la jalousie. Joséphine, infidèle, affiche sa liberté et ses amants.
« Mille poignards déchirent mon coeur, lui écrit le général en chef de l'armée d'Italie. Ne les enfonce pas davantage. Je ne puis rien sans toi. Je conçois à peine comment j'ai existé sans te connaître... L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison. Je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. » Il se trompe. Il se plie à la nature des choses. Ce n'est plus l'amour qui le tourmente. Il a consumé avec Joséphine toute sa passion. Il n'a plus que de courtes liaisons, qui le laissent repu, déçu et amer. Il écrit à Joséphine : « Tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au-delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes. Ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute mais la tienne... Tu es donc convaincue de jalousie ! J'en suis enchanté... » Enfin, Joséphine accepte le divorce et l'Eglise de France - Rome n'a pas été consultée - annule le mariage religieux qui avait été célébré le 1er décembre 1804 par le cardinal Fesch..., oncle de Napoléon. Joséphine se retire à la Malmaison, sa demeure proche de Paris. « On me dit que tu pleures toujours, lui écrit Napoléon. Cela n'est pas bien. J'espère que tu auras pu te promener aujourd'hui. Je t'ai envoyé de ma chasse. Je viendrai te voir lorsque tu me diras que tu es raisonnable et que ton courage prend le dessus. »
Il veut que la douleur de Joséphine s'apaise. Il recherche son amitié. Il ne veut ni d'un remords ni d'une guerre intime qui ternirait sa nouvelle union, si proche. Il a officiellement demandé la main de la jeune soeur du tsar. Mais Alexandre Ier tergiverse au moment même où Metternich, ministre des Affaires étrangères autrichien, propose la main de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur François Ier. Fouché - qui a été régicide - est hostile à ce mariage autrichien qui peut apparaître comme l'expiation du sort réservé en 1793 à Marie-Antoinette. Marie-Louise est la petite-nièce de Louis XVI ! Napoléon, après avoir hésité, choisit de s'unir avec la descendante des Habsbourg.
N'est-ce pas le moyen d'être admis dans la grande famille des rois légitimes et de ne plus être méprisé tel un « Robespierre à cheval », un « usurpateur » ? « J'ai essayé de marier les idées de mon siècle avec les préjugés des Goths », dira plus tard Napoléon à Metternich. Et il est fasciné par son destin, qui lie un Buonaparte à une Habsbourg.
Le 23 février 1810, le contrat de mariage signé, il écrit sa première lettre à Marie-Louise.
« Ma cousine, les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer. En nous adressant à l'Empereur, votre père, pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu'elle agréera les sentiments qui nous portent à cette démarche ? Pouvons-nous nous flatter qu'elle ne sera pas déterminée uniquement par le devoir d'obéissance à ses parents ? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soin et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour. »
Il y a loin de cette lettre à celle écrite quatorze années avant, le 15 juin 1796, par Bonaparte, général en chef victorieux en Italie, à Joséphine. « Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus. J'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos, je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris et puis m'apportera ta réponse. Ecris-moi dix pages, cela peut me consoler un peu. »
Il se souvient de cette passion et il ne peut, dans les lettres qu'il adresse à Marie-Louise, se contenter des formules empesées de l'étiquette. Il est satisfait de ce mariage politique et il a depuis longtemps tissé des liens entre sa famille et les dynasties régnantes. Sa soeur Pauline est devenue une Borghèse. Son frère Jérôme est roi de Westphalie. Napoléon est fier d'être devenu le « frère » et le « cousin » des princes et des rois. Son mariage couronne cette politique de « normalisation » monarchique.
« Je suis désormais le neveu de Louis XVI, mon pauvre oncle, murmure-t-il. Les principaux moyens dont se servaient les Anglais pour rallumer la guerre sur le continent étaient de supposer qu'il était dans mes intentions de détrôner les dynasties. »
Il s'imagine accepté par les cours européennes.
Mais il reste en lui quelque chose de la fougue du jeune général qui transgresse les conventions, n'attend pas le mariage officiel pour, dès leur première rencontre à Compiègne, passer une première nuit avec Marie-Louise. Il est le bedonnant mais glorieux quadragénaire, conquis par cette princesse, une vierge de 19 ans, « bonne, naïve et fraîche comme une rose ». Il veut séduire celle qu'il appelle déjà « mio bene », « dolce amore ». Il passe deux jours avec elle à Compiègne, se fait servir à déjeuner dans la chambre. Il lit l'étonnement un peu sarcastique sur le visage de ses proches, de Pauline Borghèse.
« Il m'arrive une femme jeune, belle, agréable, dit-il. Ne m'est-il donc pas permis d'en témoigner quelque joie ? Ne puis-je sans encourir le blâme lui consacrer quelques instants ? Ne m'est-il donc pas permis, à moi aussi, de me livrer à quelques moments de bonheur ? »En fait, il vivra vingt-sept mois dans ce « piège conjugal ». Il délaissera les affaires d'Espagne, cette plaie au flanc de l'Empire. Il laissera flotter les rênes du pouvoir. Et la naissance de son fils, le 20 mars 1811, le plongera dans l'euphorie. Ce fils sera l'héritier, le « roi de Rome ».Illusion. Il a oublié ce « maître qui n'a pas d'entrailles : la nature des choses ». La coalition se reforme. La neige russe engloutit la Grande Armée. Les patriotes se soulèvent dans chaque nation. Napoléon est vaincu. Marie-Louise l'abandonne en 1814. Et l'épisode des Cent-Jours n'y changera rien. Elle a rejoint son monde, celui de Schönbrunn, avec son fils devenu le duc de Reichstadt. Napoléon ne les reverra plus. En 1791, le jeune lieutenant Bonaparte, en garnison à Auxonne, écrivait, dans un Dialogue sur l'amour : « L'amour est nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes, c'est une maladie, un délire. » A Sainte-Hélène, l'empereur déchu et prisonnier dit, comme en écho : « Je fus jadis amoureux... Je crois que l'amour fait plus de mal que de bien et que ce serait un bienfait d'une divinité protectrice que de nous en défaire et d'en délivrer les hommes. »
MAX GALLO
de l'Académie Française
21 août 2008
Premiers extraits de « La chute ou l'Empire de la solitude »
En exclusivité, grâce au Point.fr, voici les premiers extraits du dernier opus de la trilogie de Dominique de Villepin sur Napoléon. Je vous laisse decouvrir les premières pages disponibles abordant la triste guerre d'Espagne.
Source: http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/napoleon-par-villepin/989/0/268177
"Maître de la capitale, retenant les anciens souverains en otages, Napoléon croit avoir décapité la résistance. Il n'a fait que la rendre insaisissable. Privée de son chef, elle s'atomise en guérillas locales et en contre-pouvoirs régionaux, les juntes, qui combattent toutes pour un idéal commun : chasser l'Antéchrist français et retrouver leur roi légitime. A dix siècles de distance commence une nouvelle Reconquista contre un envahisseur méprisé, stigmatisé pour son irréligion. Cette « culture de guerre sainte » est entretenue notamment par les 100 000 moines qui redoutent la disparition des couvents et la perte de leurs biens. Indignés par la suppression des ordres monastiques, ils se cachent sur tout le territoire et dénoncent en Napoléon l'usurpateur hérétique, le Satan moderne qu'il faut éradiquer. L'évêque de Santander, Menendez de Luarca, publie une lettre pastorale contre la « pestilentielle France » dans laquelle il appelle à la guerre sainte contre « les Français, ces ministres de l'enfer, les ennemis les plus implacables de Dieu et des hommes, les ennemis de tout bien, les apôtres de tout mal ». Dans tout le pays, on imprime les catéchismes vengeurs, à l'exemple de celui relevé par Chateaubriand : « Dis-moi, mon enfant, qui es-tu ?-Espagnol par la grâce de Dieu.-Quel est l'ennemi de notre félicité ?-L'empereur des Français.-Qui est-ce ?-Un méchant.-Combien a-t-il de nature ?-Deux, la nature humaine et la nature diabolique.-De qui dérive Napoléon ?-Du péché.-Quel supplice mérite l'Espagnol qui manque à ses devoirs ?-La mort et l'infamie des traîtres.-Que sont les Français ?-D'anciens chrétiens devenus hérétiques. » [...] La férocité de la guérilla restera empreinte dans la mémoire de tous les combattants, hantés par la peur, écoeurés par cette sale guerre dont beaucoup ne perçoivent pas la nécessité. Comme dans toute guerre civile, la femme joue un rôle déterminant d'espionne et de séductrice, attirant les isolés dans de mortels guets-apens. Certaines passent directement à l'action : « Elles se précipitaient avec d'horribles hurlements sur nos blessés, et elles se les disputaient pour les faire mourir dans les tourments les plus cruels. Elles plantaient des couteaux et des ciseaux dans leurs yeux, se repaissant avec une joie féroce de la vue de leur sang. »
Les scènes d'horreur sont légion, créant un climat de tension oppressant. « A Val de Perras, écrit le capitaine François, j'ai vu 53 hommes enterrés jusqu'aux épaules à l'entour d'une maison servant d'hôpital où 400 hommes ont été égorgés, coupés par morceaux et jetés dans les rues et dans les cours. » Huile bouillante, crucifixion, empalement, pendaison par les pieds, brûlures : l'essentiel des tortures vise à terroriser l'occupant. Près de Tarragone, Marbot aperçoit « un jeune officier de chasseurs à cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds à la porte d'une grange ! Ce malheureux avait la tête en bas, et on avait allumé un petit feu dessous ! ».
[...] L'armée se délite, déprime ou massacre à son tour. Certains, comme Marbot, éprouvent mauvaise conscience et sont rongés par des remords qui aggravent encore s'il était possible le malaise ambiant : « Je ne pouvais m'empêcher de reconnaître, dans mon for intérieur, que notre cause était mauvaise, et que les Espagnols avaient raison de chercher à repousser les étrangers qui, après s'être présentés chez eux en amis, voulaient détrôner leur souverain et s'emparer du royaume par la force ! » confesse-t-il dans ses Mémoires, avant d'ajouter : « Cette guerre me paraissait donc impie, mais j'étais soldat et ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de lâcheté !... La plus grande partie de l'armée pensait comme moi, et cependant obéissait de même. »
[...] A Burgos, les Français vont jusqu'à éventrer les tombeaux du Cid et de Chimène, espérant y trouver un trésor. La profanation de ce symbole de la Reconquista révulse la population. Dans le sillage honteux de Dupont, la corruption gangrène le haut commandement. [...]
De puissance à puissance, l'Empereur d'Occident et le grand philosophe dissertent d'abondance sur le théâtre et la littérature. Napoléon fascine son interlocuteur en analysant « Les souffrances du jeune Werther » qu'il dit avoir lu sept fois. Il ose même critiquer l'ouvrage, qui mélange selon lui orgueil contrarié et amour passionné : « Ceci n'est pas conforme à la nature et affaiblit, chez le lecteur, l'idée de l'influence irréversible de l'amour sur Werther. Pourquoi avez-vous fait cela ? Ce n'est pas naturel. » Selon Müller : « Goethe trouva ce reproche si justifié et si pénétrant qu'il le compara souvent par la suite en ma présence au jugement expert d'un tailleur qui décèle tout de suite dans une manche prétendue sans couture la couture bien dissimulée. » Napoléon [...] critique les pièces fondées sur le destin : « Elles appartiennent à des temps plus obscurs. Que nous veut-on maintenant avec le destin ? La politique est le destin. » Puis il ajoute : « La tragédie devrait être l'école des rois et des peuples ; c'est le sommet de ce que le poète peut atteindre. Vous devriez par exemple écrire la mort de César d'une façon plus digne, plus majestueuse que Voltaire. Il faudrait montrer au monde comment César l'aurait rendu heureux, comment tout aurait été changé si on lui avait laissé le temps d'exécuter ses projets. » [...]
Jusqu'alors, la division entre les deux grandes figures du régime, l'aristocrate et le Jacobin, la droite et la gauche bonapartiste, constituait un précieux instrument de pouvoir pour Napoléon. Régnant par cette division qu'il entretenait avec soin, il se sentait en sécurité tant les deux hommes s'épiaient réciproquement, échangeant des mots cruels qui avivaient leur inimitié. Saluant la nomination de Talleyrand à la dignité de vice-grand électeur, le duc d'Otrante avait ainsi commenté : « C'est le seul vice qui lui manquait. » A un proche lui affirmant que Fouché méprisait les hommes, Talleyrand ripostait qu'il n'y avait là rien d'anormal, le ministre de la Police s'étant beaucoup étudié.
Or, à la stupeur générale, les deux compères apparaissent bras dessus, bras dessous dans plusieurs réceptions, l'Empereur absent, au cours de l'hiver 1808. S'ils s'affichent ostensiblement, pense Napoléon à juste titre, ce n'est pas sans s'être assurés de puissants soutiens à tous les échelons de la hiérarchie. Fouché amène dans la corbeille sa puissante police et ses réseaux politiques, Talleyrand l'essentiel des diplomates et sa nombreuse clientèle à la Cour. A eux deux, ils ont la force et l'expérience nécessaires pour faire tomber le régime. Sauf que ces renards ne sont pas des aigles et n'osent pas franchir le Rubicon. [...]
Napoléon ne connaît pas et ne semble même pas soupçonner la trahison d'Erfurt. Mais ce qu'il entend et ce qu'il devine lui suffit à vouloir frapper vite et fort. Plutôt que Fouché, dont il a besoin pour tenir le pays durant la campagne prochaine et qu'il préfère maintenir au ministère durant son absence, il choisit de lancer la foudre contre Talleyrand. D'abord, ce dernier n'est plus ministre, ce qui en fait un poids plus léger à délester. [...]
La scène éclatante du 23 janvier 1809 énumère les griefs accumulés : « Vous êtes un homme sans foi ni loi. Vous trahiriez votre mère », ose Napoléon. Tout y passe : le duc d'Enghien, l'Espagne, même la liaison de la femme de l'évêque apostat avec le duc de San Carlos. Avant de conclure par le fameux : « Vous êtes de la merde dans un bas de soie », raccourci génial qui souillera Talleyrand dans la mémoire collective. Face à l'orage, le grand dignitaire, accoudé à une cheminée, blêmit mais ne répond pas. Decrès, présent comme ministre de la Marine, s'avoue impressionné par « l'apparente insensibilité du patient qui, pendant près d'une demi-heure, endura, sans sourciller, sans répondre une parole, un torrent d'invectives dont il n'y avait peut-être jamais eu d'exemple entre gens de cette sorte et dans un pareil lieu ».
« Dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé », commente sobrement Talleyrand au sortir de la scène avant de regagner son hôtel où il est tout de même victime d'un malaise. Il s'attend à la prison, redoute même l'exécution. Or, à la surprise générale, l'Empereur se contente de lui retirer sa charge de grand chambellan, mais lui conserve un rang prestigieux de grand dignitaire. Erreur mortelle, confessera-t-il à Sainte-Hélène : « J'ai fait une grande faute ; l'ayant conduit au point de mécontentement où il était arrivé, je devais ou l'enfermer, ou le tenir toujours à mes côtés. Il devait être tenté de se venger ; un esprit aussi délié que le sien ne pouvait manquer de reconnaître que les Bourbons s'approchaient, qu'eux seuls pouvaient assurer sa vengeance. » Comme toujours, Napoléon blesse sans briser, laisse la porte ouverte, croit qu'il a gagné en se contentant de faire peur, sauf qu'il ne sait pas se passer des services de son diplomate le plus talentueux, ce qui revient à avouer sa faiblesse. Le résultat est sans appel : chez Talleyrand, la haine remplace la peur et décuple la soif de vengeance.
Pénétrant dans la capitale saxonne, Metternich s'avoue surpris par le découragement des Français : « Il me serait difficile de rendre l'expression d'inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux couronnés d'or, qui étaient réunis dans les appartements de l'Empereur », écrit-il dans ses Mémoires. [...] Le maître des batailles à l'apogée, enflé de gloire et de puissance, a laissé place à un homme aux abois dont la nervosité traduit l'inquiétude. Une large partie de l'entretien, celle que Metternich n'a pas retranscrite, a trait à l'enfer de 1812. Obsédé par la défaite, Napoléon tente sûrement, comme il n'a cessé de le faire depuis son retour, d'écarter toute responsabilité personnelle en attribuant la débâcle au climat et à la nullité de Pradt, fustigeant l'ineptie de ces généraux russes qu'il a toujours battus. On le sent dévoré par la crainte de perdre son aura, tentant de minimiser les pertes. Mais pas question pour lui de se placer trop longtemps sur la défensive et, après quelques compliments d'usage, il agresse aussitôt son interlocuteur : « Ainsi, vous voulez la guerre ; c'est bien, vous l'aurez. J'ai anéanti l'armée prussienne à Lützen ; j'ai battu les Russes à Bautzen ; vous voulez avoir votre tour, je vous donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorrigibles ; les leçons de l'expérience sont perdues pour eux. Trois fois, j'ai rétabli l'empereur François sur son trône ; je lui ai promis de rester en paix avec lui tant que je vivrais ; j'ai épousé sa fille, je me suis dit dans le temps que je faisais une sottise, mais je l'ai faite et je m'en repens aujourd'hui.-La paix et la guerre, répond calmement Metternich, sont entre les mains de Votre Majesté. [...] Entre les aspirations de l'Europe et vos désirs, il y a un abîme. Le monde a besoin de la paix. Pour assurer cette paix, vous devez rentrer dans des limites de puissance compatibles avec le repos général, ou bien vous succomberez dans la lutte. Vous pouvez faire la paix aujourd'hui ; demain vous ne le pourrez plus. L'empereur, mon maître, règlera sa conduite sur la voix de sa conscience ; c'est à vous, Sire, d'écouter la vôtre. » Au lieu de laisser son interlocuteur développer ses propositions, Napoléon l'interrompt en s'écriant : « Eh bien, que veut-on de moi ? Que je me déshonore ? Jamais ! Je saurai mourir, mais je ne céderai pas un pouce de terrain. Vos souverains, nés sur le trône, peuvent se laisser battre vingt fois et ne pas moins rentrer toujours dans leurs capitales ; moi je ne le puis pas, parce que je suis un soldat parvenu. Ma domination ne survivra pas au jour où j'aurai cessé d'être fort, et, par conséquent, d'être craint. » Pour entretenir cette crainte, l'Aigle entraîne son interlocuteur dans son cabinet. Durant une heure, il lui révèle qu'il connaît jusqu'au bout des ongles ses préparatifs militaires, détaille les effectifs et les emplacements des différents corps d'armée autrichiens. Aujourd'hui comme hier, il sait tout, voit tout, anticipe tout : « Combien d'alliés êtes-vous donc ? Quatre, cinq, six, vingt ? Plus vous serez nombreux, plus je serai tranquille. J'accepte le défi. Mais je puis vous assurer, continua-t-il avec un rire forcé, qu'au mois d'octobre prochain nous nous verrons à Vienne. » Et Napoléon d'énumérer l'ampleur de ses forces en les exagérant.
« J'ai vu vos soldats, ce sont des enfants, répond impassible Metternich. Et quand cette armée d'adolescents que vous appelez sous les armes aura disparu, ajoute-t-il glacial, que ferez-vous ? » Placé à découvert, Napoléon s'enflamme et prononce la célèbre phrase révélatrice de son mépris de la vie humaine : « Vous n'êtes pas soldat et vous ne savez pas ce qui se passe dans l'âme d'un soldat. J'ai grandi sur les champs de bataille, et un homme comme moi se soucie peu de la vie d'un million d'hommes.
-Ouvrons les portes, et puissent vos paroles retentir d'un bout de la France à l'autre ! Ce n'est pas la cause que je représente qui y perdra », rétorque l'Autrichien.
Durant l'entretien, une anecdote prouve que le rapport de forces entre les deux hommes s'est inversé. Au plus fort de sa colère, Napoléon laisse volontairement tomber son chapeau, escomptant que Metternich se baissera pour le ramasser. Ce dernier s'en abstient, obligeant l'Empereur, déconfit, à finir par le ramasser lui-même. [...]
Oui, Napoléon dépouille alors le masque de César pour renouer avec le « capitaine canon ». C'est ce qui ressort par exemple à la lecture du discours, peu connu, qu'il tient devant les commissaires extraordinaires le 2 janvier 1814. Pour la première fois, il y avoue ses erreurs : « Je ne crains pas de l'avouer, j'ai trop fait la guerre ; j'avais formé d'immenses projets ; je voulais assurer à la France l'empire du monde. Je me trompais ; mes projets n'étaient pas proportionnés à la force numérique de notre population. » En conséquence : « Je dois expier le tort d'avoir trop compté sur ma fortune, et je l'expierai. » Aussi fera-t-il la paix « telle que la commandent les circonstances, et cette paix ne sera mortifiante que pour moi. C'est moi qui me suis trompé, c'est à moi de souffrir, ce n'est point à la France. Elle n'a pas commis d'erreur, elle m'a prodigué son sang, elle ne m'a refusé aucun sacrifice ! Qu'elle ait donc la gloire de mes entreprises, qu'elle l'ait tout entière, je la lui laisse. Partez donc, messieurs ; annoncez à nos départements que je vais conclure la paix, que je ne réclame plus le sang des Français pour mes projets, pour moi, comme on se plaît à le dire, mais pour la France et pour l'intégrité de ses frontières ; que je leur demande uniquement le moyen de rejeter l'ennemi hors du territoire ; que j'appelle les Français au secours des Français ; que je veux traiter, mais sur les frontières, et non au sein de nos provinces désolées par un essaim de barbares ».
Les retraites de Russie et d'Allemagne ont montré un Napoléon découragé et parfois impuissant, fataliste et résigné, que l'on retrouvera au couchant des Cent-Jours. Dopé par l'adversité, celui de 1814 a retrouvé la volonté sans laquelle il n'est plus rien. Redevenu lui-même, il reprend foi en son étoile et retrouve son ascendant psychologique qui lui permet, à nouveau, de tout oser. Son choix de la France, quitte à lui sacrifier le trône, le libère. En choisissant l'esthétique du risque, il s'ouvre les portes de la postérité, ce qui lui permet de ne pas transiger. Le cas est patent dans les négociations diplomatiques en préparation desquelles il limite strictement la feuille de route de Caulaincourt : « Veut-on réduire la France à ses anciennes limites ? C'est l'avilir, lui écrit-il début janvier. On se trompe si on croit que les malheurs de la guerre puissent faire désirer à la nation une telle paix. Il n'est pas un coeur français qui n'en sentît l'opprobre au bout de six mois, et qui ne la reprochât au gouvernement assez lâche pour la signer. » Tout va dépendre de la combativité de la nation. Si elle le seconde, « l'ennemi marche à sa perte ». En revanche : « Si la fortune me trahit, mon parti est pris : je ne tiens pas au trône. Je n'avilirai ni la nation, ni moi, en souscrivant à des conditions honteuses. »
Sa nature, propre au pouvoir charismatique cher à Max Weber, commande mais ne négocie pas. Rien ne le retient ; l'argent : il le méprise ; le pouvoir : il le rejette s'il le rabaisse et le conduit à se renier ; la peur de la défaite : il l'a toujours ignorée. Napoléon fusionne désormais avec la France ou plutôt avec l'image qu'il s'en fait. Non pas une France molle, peureuse ou frivole, mais une France guerrière et redoutable, une France rêvée comme le laboratoire du monde. Une France héritière de l'universalisme des Lumières, porteuse d'un combat : la chute de l'Ancien Régime, et d'un idéal : l'émancipation des individus et des nations contre les privilèges et les empires."
18 août 2008
Napoléon et les manuels de l'histoire
Lors de mes vacances cannoises, j'ai eu le plaisir d'apprendre la parution de l’importante réédition du livre tant attendu de Madame Renée Casin, spécialiste érudite de renommée internationale dans les champs de l’histoire napoléonienne et de l’église catholique: « Napoléon et les manuels de l’histoire ».
Publié par les éditions Économica (Paris), cet ouvrage a été lauréat en 1956 du Prix Thérouanne de l’Académie française. Préfacé par le Général Weygand, cette nouvelle édition revue et corrigée est en outre enrichie d’un avant-propos rédigé par le Général Michel Franceschi, commandeur de la Légion d’Honneur.
Un ouvrage majeur
La sortie du livre de Renée Casin constitue pour les admirateurs de Napoléon 1er un événement providentiel.
Ceux d’entre eux qui se sont fixé la noble mission de défendre vaille que vaille sa mémoire souillée par le mensonge et la calomnie, reçoivent un renfort inespéré. En effet, Renée Casin se présente à la barre du tribunal de l’Histoire en témoin décisif.
Enseignante et érudite, Renée Casin sait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle sait. Et elle le fait avec une pertinence irréfutable et une hauteur de vue incomparable. Fustigeant sans concessions les contrevérités de l’enseignement officiel, elle réhabilite l’image du plus illustre des Français.
Puisse son témoignage interpeller les responsables de l’Éducation Nationale et les inciter à une saine réaction.
Cet ouvrage est à lire par tous ceux qui ne veulent plus s’en laisser compter sur Napoléon.
Éditions Économica
49 Rue Hericart,
75015 Paris.
Tel: (+33) 1 45781292 et 1 45 78 34 45,
Fax: +33 145 75 05 67
Page sur Internet: http://www.economica.fr
Courriel: infos@economica.fr



